dimanche 18 octobre 2026

Affaire des 11 détenus chinois à Madagascar : Mohamed Myridin accuse, la ministre de la Justice contre-attaque

Affaire des 11 détenus chinois à Madagascar : Mohamed Myridin accuse, la ministre de la Justice contre-attaque

L’affaire des onze ressortissants chinois condamnés pour des faits liés à l’escroquerie en ligne, ou scamming, continue de soulever de nombreuses interrogations à Madagascar. Après leur sortie irrégulière de prison en août 2026, le secrétaire général du syndicat du personnel pénitentiaire, Mohamed, est sorti de son silence pour livrer sa version des faits. Il affirme avoir agi sur instruction de la ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo. Cette dernière rejette catégoriquement ces accusations et accuse, à son tour, le responsable syndical d’avoir participé à une opération organisée.

Au-delà de ce face-à-face, une question essentielle demeure : comment onze détenus condamnés ont-ils pu quitter leur lieu d’incarcération sans qu’une décision régulière de libération soit présentée ?

Mohamed affirme avoir reçu des instructions de la ministre

Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, RAZAFIMBERISON Mohamed Myridin, secretaire général du syndicat des pénitentiers, explique avoir été convoqué le 17 août 2026 dans le bureau de la ministre de la Justice. Bien qu’ayant suivi une formation de carrière dans l’administration pénitentiaire, il affirme ne plus travailler dans une prison, mais à l’Assemblée nationale située à Tsimbazaza.

Selon son récit, un responsable qu’il identifie comme « M. José » lui aurait annoncé que onze ressortissants chinois devaient sortir de prison en attendant la publication de la liste des détenus concernés par un transfert vers la Chine.

Mohamed affirme avoir proposé trois solutions à la ministre : une mise à disposition, une sortie pour effectuer des travaux d’intérêt pénitentiaire, ou un placement temporaire dans un autre lieu. Il précise toutefois que ces solutions soulevaient des difficultés réglementaires, notamment concernant les travaux à effectuer à l’extérieur de la prison.

Il dit ensuite avoir rencontré le chef de l’établissement pénitentiaire d’Avaradrano, qui lui aurait signalé que plusieurs personnes avaient déjà tenté d’obtenir la sortie des onze détenus en apportant d’importantes sommes d’argent. Cette affirmation, qui évoque de possibles tentatives de corruption, n’a pas été établie judiciairement à ce stade.

Selon Mohamed, le chef de l’établissement pénitentiaire d’Avaradrano aurait ensuite évoqué un transfert vers Antanimora plutôt qu’une sortie directe depuis Avaradrano. Il affirme qu’une décision ministérielle de transfert a été prise et que les détenus ont été conduits sous escorte en deux groupes, d’abord cinq, puis six. Le responsable syndical soutient que les agents d’escorte ont exécuté les instructions reçues et qu’il a lui-même signé un engagement à la demande d’agents qui auraient exprimé des réserves.

Il affirme également avoir constaté par la suite que les onze noms ne figuraient pas sur la liste des détenus concernés par le transfert vers la Chine. Il dit avoir signalé la situation au président de la Refondation et avoir procédé à des vérifications à Ivato, qui lui auraient permis de conclure que les onze ressortissants avaient quitté Madagascar.

Mohamed affirme enfin que cette affaire a bouleversé sa vie personnelle et l’a contraint à s’éloigner, tandis que la ministre chercherait, selon lui, à lui faire porter toute la responsabilité.

Fanirisoa Ernaivo rejette les accusations et met en cause le syndicaliste

La réponse de la ministre de la Justice ne s’est pas fait attendre. S’exprimant à Ivato le même jour, elle a rejeté les accusations de Mohamed devant les journalistes en apportant ses preuves.

Elle nie avoir ordonné la libération des onze détenus et conteste avoir rencontré Mohamed le 17 août. Elle soutient que les instructions officielles de son ministère passent par la voie hiérarchique et qu’un responsable syndical qui ne travaille ni dans une prison ni au ministère n’aurait pas à recevoir une telle mission.

La ministre affirme que les onze ressortissants chinois étaient des récidivistes condamnés pour escroquerie et qu’elle ne tolérerait pas leur libération irrégulière. Elle soutient que quatre d’entre eux auraient quitté le territoire malgache, tandis que les sept autres s’y trouveraient encore. Ces chiffres constituent sa déclaration et doivent être confrontés aux résultats des recherches officielles.

Elle accuse également Mohamed d’avoir participé à une opération préparée à l’avance, évoquant la date du 10 août, et affirme que le directeur de la prison d’Avaradrano ainsi que d’autres personnes auraient pris part à cette manœuvre. Elle annonce « des poursuites judiciaires pour dénonciation calomnieuse ou diffamation« , selon les termes rapportés de son intervention.

La ministre évoque par ailleurs une demande de transfert concernant dix-neuf détenus chinois, motivée, selon elle, par des altercations au sein de la prison d’Avaradrano. Elle conteste toutefois que cette demande ait pu justifier la sortie des onze hommes dans les conditions constatées.

Des sorties de prison en quelques dizaines de minutes

Les premiers éléments rendus publics par le ministère de la Justice décrivent deux épisodes distincts survenus en août 2026. Le 21 août, cinq détenus chinois ont été admis à la prison d’Antanimora à 19 h 10, après leur transfert depuis Avaradrano. Ils en sont ressortis à 20 heures, soit environ cinquante minutes plus tard.

Le 25 août, six autres détenus ont suivi le même parcours. Leur admission à Antanimora a été enregistrée à 9 h 38, avant leur sortie à 10 h 10, soit trente-deux minutes plus tard. Selon les informations communiquées par le ministère, aucune autorisation écrite régulière ne justifiait ces libérations.

Cette chronologie pose un problème central : le transfert d’un détenu entre deux établissements pénitentiaires ne signifie pas la fin de sa détention. Le prisonnier doit rester sous la responsabilité de l’administration jusqu’à ce qu’une décision régulière permette sa libération ou qu’une autre mesure légalement applicable soit exécutée.

Le ministère affirme que la procédure de transfert n’a pas respecté les étapes hiérarchiques requises. Des mesures administratives ont été annoncées et une enquête doit déterminer les responsabilités individuelles. Les onze détenus étaient toujours recherchés au 14 octobre, selon les informations publiées à cette date.

Transfert de prisonniers : quelles procédures doivent être respectées ?

Un transfert pénitentiaire et une libération sont deux opérations juridiquement distinctes.

Un transfert entre deux prisons implique le déplacement d’une personne détenue d’un établissement vers un autre, sans mettre fin à sa détention. Il doit reposer sur une décision ou une autorisation émanant de l’autorité compétente, être enregistré dans les documents pénitentiaires et garantir la continuité de la garde.

Selon les circonstances et les règles applicables, le dossier doit permettre de vérifier l’identité du détenu, le motif du transfert, l’autorité qui l’a autorisé, la prise en charge par l’établissement d’accueil et la traçabilité de son déplacement. La chaîne de responsabilité ne s’arrête pas à la porte de la première prison.

Une libération, en revanche, doit être fondée sur un titre juridique valable : décision de l’autorité judiciaire compétente, arrivée à terme de la détention dans les conditions prévues par la loi ou autre fondement légal applicable. Un ordre de transfert, même signé, ne constitue pas à lui seul une autorisation de libération.

Dans le cas présent, il appartient aux enquêteurs de vérifier les décisions de transfert, les registres d’entrée et de sortie, les ordres de mission, les signatures, les communications échangées et les éventuelles instructions données aux agents d’escorte. Il faut également déterminer si une autorité judiciaire a été consultée et si une décision régulière de remise en liberté existait.

Le ministère de la Justice a lui-même présenté le transfert de cinquante ressortissants chinois vers la Chine, le 7 septembre 2026, comme une opération menée en coopération avec Interpol et l’ambassade de Chine, conformément aux procédures judiciaires en vigueur. Cette opération officielle illustre la différence entre un transfert organisé dans un cadre institutionnel et une sortie de prison qui ne serait pas justifiée par les documents requis.

La corruption : une hypothèse à examiner, pas une conclusion à annoncer

L’affaire soulève inévitablement la question d’une possible corruption au sein de l’administration pénitentiaire ou d’autres circuits de décision. Mohamed affirme que plusieurs personnes auraient proposé de fortes sommes d’argent pour obtenir la sortie des détenus. La ministre, de son côté, accuse certains responsables d’avoir organisé une opération irrégulière. Ces déclarations contradictoires justifient des vérifications, mais elles ne prouvent pas, à elles seules, l’existence d’un système de corruption.

Si des paiements ont été proposés ou effectués, les enquêteurs devront en établir la réalité, identifier les bénéficiaires éventuels et déterminer s’ils ont influencé les décisions administratives. Les relevés de communication, les mouvements financiers, les documents signés et les témoignages des agents concernés pourraient contribuer à reconstituer les faits, dans le respect des règles de procédure.

Il faudra surtout répondre à plusieurs questions : qui a pris l’initiative du transfert ? Qui a autorisé le déplacement des détenus ? Qui a ordonné ou permis leur sortie d’Antanimora ? Pourquoi les onze hommes ont-ils été libérés en deux groupes, à quelques dizaines de minutes de leur admission ? Et comment expliquer que des détenus condamnés aient pu disparaître sans qu’une autorisation régulière de libération soit présentée ?

L’enquête devra aussi déterminer si des agents ont agi de leur propre initiative, s’ils ont obéi à des instructions ou si d’autres personnes ont exercé des pressions. La responsabilité pénale ne peut être déduite d’un titre hiérarchique, d’une signature ou d’une accusation publique : elle doit être établie à partir d’éléments vérifiables.

Une affaire qui met à l’épreuve la crédibilité de la justice

L’enjeu dépasse le conflit entre Mohamed et la ministre de la Justice. Il concerne la capacité de l’État à garantir l’exécution des décisions judiciaires et à assurer la sécurité des établissements pénitentiaires.

Lorsque des détenus condamnés pour des faits liés à l’escroquerie en ligne disparaissent après un transfert, l’opinion publique est en droit d’attendre des explications précises. La publication d’une chronologie documentée, la clarification de la chaîne de décision et la communication sur l’état de l’enquête sont essentielles pour éviter que les accusations mutuelles ne remplacent les faits.

La lutte contre la corruption exige de la transparence, mais aussi une enquête impartiale. Si des responsables ont facilité une libération irrégulière ou bénéficié d’avantages en contrepartie, ils devront répondre de leurs actes devant la justice. Si certaines accusations sont infondées, les personnes injustement mises en cause doivent également pouvoir obtenir réparation.

En définitive, la question n’est pas seulement de savoir qui, de Mohamed ou de la ministre, dit la vérité. Il s’agit de comprendre comment onze détenus ont pu quitter leur lieu d’incarcération sans titre de libération établi et de déterminer si des défaillances administratives, des abus de pouvoir ou des actes de corruption ont rendu cette situation possible. Seule une enquête indépendante, appuyée sur des preuves et suivie de décisions judiciaires, pourra apporter des réponses crédibles.

À Lire Aussi

Dernières enquêtes et analyses recommandées

1 / 12