
Alors que dans la région de Morombe, le géant millénaire Tsitakakantsa vit ses derniers instants, c’est toute la forêt sèche du Sud-Ouest malgache qui retient son souffle. Frappés par la déforestation et un dérèglement climatique, les baobabs traversent une crise. Pourtant, à l’intérieur des 60 hectares ultra-protégés de l’ONG Reniala, la résistance s’organise face aux feux et aux coupes. Clôture électrifiée, gardiennage 24h/24, et pépinières de reboisement où chaque jeune plant est arrosé quotidiennement : la conservation est ici un combat de chaque seconde. Une étude de 2025 montre que si la population de la réserve est stable, la régénération naturelle reste faible et fragile.
Comment gère-t-on ce sanctuaire au quotidien ? Comment assurer la survie et la régénération des baobabs ? Rencontre avec Maurice Adiba, Président et Directeur Scientifique de l’ONG Reniala, pour un diagnostic lucide et ancré dans la réalité du terrain.

Prendre soin des baobabs
Quels sont aujourd’hui les principaux dangers pour les baobabs de la réserve ?
D’une manière générale, les principaux dangers sont les feux de brousse, les coupes illégales, la pression humaine, la sécheresse prolongée, les pluies excessives et le manque de régénération naturelle. Le baobab adulte résiste beaucoup, mais les jeunes plants sont très fragiles. Les principaux dangers pour les baobabs de la Réserve sont les dangers non maîtrisés : pluies intenses, sècheresse prolongée.
Comment prendre soin des baobabs ? Combien ça coûte ?
Prendre soin d’un baobab, c’est surtout protéger son environnement : éviter le feu, empêcher le piétinement et les coupes, protéger les jeunes pousses et suivre leur croissance. Le coût dépend du travail de gardiennage, du suivi scientifique, de la sensibilisation et parfois de l’arrosage des jeunes plants. C’est un coût financier et un engagement permanent.
Observez-vous une diminution du nombre de jeunes baobabs ?
Une étude de 2025 fait apparaitre que Reniala est une zone à forte densité en Baobabs avec une population relativement stable avec des individus jeunes et d’autres plus matures mais dont la régénération reste relativement faible. Nous avons créé le Reniala Botanical Conservation Center pour étudier l’écosystème dans son ensemble et les interactions entre les espèces.

L’enjeu de la conservation
Comment protégez-vous les baobabs contre les coupes et les feux ? Et toute la faune et la flore de 60 ha ?
Nous avons une clôture électrifiée (en accord avec le Fokotany et la population est informée des éventuels dangers) sur l’ensemble du périmètre de la réserve. Nous protégeons la réserve par la présence quotidienne des gardiens, l’entretien des pares-feux, la surveillance, les visites guidées contrôlées et la sensibilisation des villageois. Pour 60 hectares, il faut être présent tous les jours, tout le temps. Il est interdit d’écrire sur les baobabs, de prélever quoi que ce soit d’origine animal ou végétal et pour les visiteurs, de quitter les sentiers balisés ou le groupe mené par un guide expérimenté.
Certaines espèces de baobabs sont-elles plus menacées que d’autres ?
Oui. Les espèces qui ont une distribution très limitée, une faible régénération ou qui poussent dans des zones très exposées aux activités humaines sont les plus vulnérables. Dans notre région, les baobabs de la forêt sèche épineuse doivent être suivis de près.
Quel rôle jouent les communautés locales dans leur conservation ?
Elles sont essentielles. Sans les communautés locales, aucune conservation n’est durable. Nous travaillons avec elles pour la sensibilisation, l’emploi local, le guidage, la surveillance, l’éducation environnementale et nous avons des projets de formation en jardinage communautaire.

Face au changement climatique
Existe-t-il des programmes de reboisement ou de suivi scientifique ?
Oui, nous développons des actions de suivi, de pépinière, de plantation et d’observation de la régénération naturelle. L’objectif n’est pas seulement de planter, mais de s’assurer que les jeunes plants survivent. Nous assurons l’entretien et l’arrosage systématique des jeunes plants reboisés. Nous avons accueilli pour des évènements de reboisement des personnels de la Banque Centrale de Madagascar avec les banques primaires et les des agences de microfinances de la Région Atsimo-Andrefana, de l’ORTU… et nous avons mis en place une prestation en direction des touristes qui plantent un baobab.
Comment le changement climatique affecte-t-il la réserve ?
Il rend l’écosystème plus fragile. Les saisons deviennent moins prévisibles, la sécheresse dure plus longtemps, certaines plantes fleurissent ou fructifient moins, et les animaux trouvent plus difficilement de la nourriture. Mais tout cela demande à être documenté par des études de
recherches au sein du RBCC.
La sécheresse est-elle plus intense qu’avant ?
Oui, nous avons le sentiment qu’elle est plus longue et plus dure. Dans le Sud de Madagascar, la sécheresse est devenue une menace directe pour les êtres humains, les animaux et les plantes. Il n’est pas rare qu’une personne âgée, qui n’a jamais analysé de courbe de
température, soit capable de dire que quelque chose ne va plus dans le climat. Le bon sens et la justesse de vue des personnes ancrées dans la réalité du terrain et depuis bien longtemps sont des données également à prendre en compte dans l’analyse du changement climatique.

Quelles conséquences voyez-vous sur la faune et la flore ?
Nous voyons des arbres plus stressés, moins de fruits à certaines périodes très sèches, et donc moins de nourriture pour les oiseaux, les lémuriens, les tortues et les autres animaux. Mais lors de la saison des pluies, il y a un foisonnement de vie encore aujourd’hui avec
énormément de jeunes plants et d’animaux présents dans la réserve. Il ne faudrait pas que les périodes sèches soient encore plus longue.
Comment la réserve s’adapte-t-elle aux nouvelles conditions climatiques ?
Nous renforçons la protection contre les feux, nous suivons les espèces les plus sensibles, nous protégeons les zones de régénération, nous plantons des espèces locales adaptées à la sécheresse et nous sensibilisons davantage les communautés.
Vigilance face aux nouveaux défis industriels
Craignez-vous une aggravation de la situation dans les prochaines années ?
Oui, sur l’ensemble de Madagascar si rien n’est fait contre les feux, la coupe, la pauvreté et le changement climatique. Mais avec une vraie mobilisation locale et nationale, nous pouvons encore protéger les forêts. A ce titre, nous participons aux actions mises en place par le
Ministère de l’Environnement et du développement durable comme les célébrations de la Journée internationale de la biodiversité (JIB), la journée mondiale de l’environnement (JME) et journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse (JMLDS) (05 et 06 juin 2026) regroupées sous le thème « restaurer la Terre, préserver la biodiversité, agir pour le climat : des solutions locales pour une résilience durable ».
Nous sommes également inquiets sur la possible exploitation des Terres rares et des minerais à proximité de la Réserve. Nous avons des craintes concernant différents points environnementaux et nous espérons avoir des réponses satisfaisantes lors de la diffusion du rapport pour le permis environnemental. En cas de pollution, c’est tout un écosystème rare, exceptionnel et avec un potentiel touristique énorme qui serait détruit.

Que faudrait-il faire urgemment pour protéger cette région ?
Protéger les fragments restants de forêt sèche épineuse, mettre en place des financements pour des projets de vrai développement communautaire. Que davantage d’organismes internationaux s’intéressent à cet écosystème rare et fragile. Et surtout, il y a également un
message à adresser aux opérateurs économiques malgaches qui devraient être plus actifs dans la protection de l’environnement et devraient soutenir davantage des organisations comme les nôtres.
Cette interview avec Maurice Adiba met en lumière une réalité frappante : la survie des baobabs ne dépend pas uniquement de barrières de protection, mais d’un équilibre global entre l’humain et la nature. Face à l’urgence climatique, l’action sur le terrain de l’ONG Reniala prouve que la recherche scientifique et l’implication des communautés locales sont les leviers indispensables pour inverser la tendance. Sauver ces géants millénaires, c’est préserver l’identité même de Madagascar et garantir l’avenir de ses habitants.

