Trafic, réhabilitation, liberté : à Mangily Toliara, le combat silencieux pour sauver les lémuriens

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Les images de capture d’animaux sauvages font régulièrement le tour du monde. Mais une fois les trafiquants arrêtés, que deviennent réellement les victimes de ce commerce clandestin ? À la Réserve Reniala, près de Toliara, quinze lémuriens rapatriés de Thaïlande tentent de réapprendre ce que les réseaux criminels leur ont fait oublier : vivre à l’état sauvage. Une mission essentielle dans un pays où les lémuriens figurent parmi les mammifères les plus menacés de la planète.

En mai 2024, la police thaïlandaise intercepte dans la province de Chumphon un important convoi d’animaux sauvages. À son bord, 48 lémuriens et plus de 1 000 tortues endémiques de Madagascar, destinés au trafic international. Après plusieurs mois de coopération entre les autorités malgaches et thaïlandaises, les animaux sont rapatriés à Madagascar en décembre 2024. Quinze lémuriens catta ont été confiés au Lemur Rescue Center (LRC) de l’ONG Reniala. Ce centre, qui opère au sein de la Réserve Reniala à Mangily (à une trentaine de kilomètres de Toliara), bénéficie d’un agrément du ministère de l’Environnement et du Développement durable.

Cette affaire illustre un phénomène mondial. Les lémuriens alimentent un marché illégal tourné principalement vers les animaux de compagnie exotiques. Pourtant, leur commerce est strictement encadré par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), qui réglemente ou interdit les échanges internationaux selon le niveau de menace pesant sur chaque espèce.

Selon la dernière évaluation de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 103 des 107 espèces de lémuriens évaluées, soit près de 98 %, sont aujourd’hui menacées d’extinction. Parmi elles, 33 espèces sont classées « En danger critique d’extinction« , le niveau précédant l’extinction à l’état sauvage. Autrement dit, chaque individu sauvé représente désormais une ressource précieuse pour la conservation.

Au Lemur Rescue Center, photo prise par l’ONG Reniala, Mangily Tuléar.

À Reniala, la deuxième vie commence

Pour comprendre ce qui se passe après les saisies médiatisées, nous avons visité le Lemur Rescue Center, créé en 2011 au sein de la Réserve Reniala. Ici, les pensionnaires proviennent principalement de deux situations : des saisies effectuées par l’État ou des remises volontaires d’animaux détenus illégalement par des particuliers. « Notre mission consiste à leur faire retrouver leurs comportements naturels », explique le responsable du centre, Raharijaona Domoina.

Avant toute prise en charge, les procédures administratives sont respectées. Lorsqu’un signalement est effectué, les responsables travaillent en coordination avec la Direction régionale de l’Environnement et du Développement durable (DREDD), seule habilitée à autoriser officiellement le transfert des animaux. La réhabilitation commence alors.

Au Lemur Rescue Center, photo prise par l’ONG Reniala, Mangily Tuléar.

Soigner le corps avant de reconstruire l’instinct

Les quinze lémuriens rapatriés de Thaïlande arrivent dans un état préoccupant. Stress intense, perte de poils, affaiblissement lié aux conditions de transport : plusieurs semaines de captivité dans des conditions précaires ont laissé des séquelles. Chaque nouvel arrivant passe d’abord par une évaluation clinique complète. Les vétérinaires vérifient son état sanitaire, administrent les traitements nécessaires puis imposent une période de quarantaine afin d’éviter toute transmission de maladies au reste du groupe.

Une fois cette étape franchie, l’animal rejoint progressivement une unité d’accueil où il retrouve des congénères de la même espèce. Cette socialisation constitue une étape indispensable. Les lémuriens vivent naturellement en groupe. « Les réunir trop rapidement avec d’autres espèces ou avec des individus incompatibles pourrait provoquer des affrontements susceptibles de compromettre leur réhabilitation, » explique le responsable.

Au Lemur Rescue Center, photo prise par la Réserve Reniala, Mangily Tuléar.

Réapprendre à vivre sans l’homme

Le véritable travail commence pourtant après les soins. Contrairement aux idées reçues, la liberté ne s’obtient pas en ouvrant simplement une cage. Un lémurien élevé ou maintenu longtemps en captivité perd progressivement plusieurs comportements essentiels : recherche autonome de nourriture, méfiance envers l’humain, interactions sociales normales ou encore adaptation aux prédateurs.

Toute la philosophie du centre consiste donc à inverser ce processus. Les soigneurs limitent progressivement leur intervention afin que les animaux retrouvent leur autonomie. Même lors des naissances, l’assistance humaine reste volontairement réduite lorsque les conditions le permettent, afin de préserver les comportements naturels. « Nous cherchons à leur rendre leur instinct », résume le responsable. Ainsi, sauver un animal ne suffit pas, encore faut-il qu’il puisse survivre une fois relâché.

Au Lemur Rescue Center, photo prise par l’ONG Reniala, Mangily Tuléar.

La remise en liberté étudiée au peigne fin

À ce jour, le centre héberge plus d’une centaine de lémuriens appartenant à plusieurs espèces. Douze individus ont déjà participé à des essais de remise en semi-liberté dans la réserve afin d’évaluer leur comportement. Mais aucun relâcher définitif n’est décidé à la légère. Avant toute réintroduction, les équipes travaillent avec des chercheurs et des universités pour étudier les futurs sites d’accueil : disponibilité des ressources alimentaires, qualité de la végétation, composition des groupes sauvages, état de l’habitat et sécurité.

Des dispositifs de suivi, notamment l’identification individuelle et les méthodes de surveillance post-relâcher, sont également préparés afin de mesurer l’adaptation des animaux. Les quinze lémuriens rapatriés de Thaïlande devaient initialement retrouver leur milieu naturel après quelques mois. Leur départ a toutefois été repoussé, le temps de réunir toutes les garanties scientifiques, administratives et sociales nécessaires. Dans la conservation, la précipitation peut coûter une vie.

Au fil des mois, les soigneurs développent une connaissance très fine de chacun de leurs pensionnaires. Fanirintsoa Anna, cheffe d’équipe, reconnaît chaque lémurien à son comportement, ses habitudes ou encore les particularités de son pelage. Certains portent même des surnoms. Mais derrière cette proximité se cache une vigilance permanente. L’attachement ne doit jamais devenir de la familiarité. Un animal trop habitué à l’homme pourrait rencontrer des difficultés une fois relâché, voire s’approcher des villages et entrer en conflit avec les populations locales.

Toute la difficulté consiste donc à trouver l’équilibre entre soins et réensauvagement.

Photo : Le responsable de Lemur Rescue Center accompagné d’un des guides de la Réserve Reniala.

Le coût souvent invisible de la conservation

La réhabilitation mobilise des moyens considérables. Chaque jour, les animaux reçoivent une alimentation variée composée principalement de fruits, de feuilles et de végétaux frais, complétée si nécessaire par des apports nutritionnels. La réserve développe ses propres cultures maraîchères, mais celles-ci ne suffisent pas toujours. Une partie importante de la nourriture doit être achetée régulièrement dans les environs de Toliara, représentant environ trois millions d’ariary de dépenses chaque mois.

À cela s’ajoutent les soins vétérinaires, l’entretien des volières, la maintenance des infrastructures, le personnel spécialisé et les programmes scientifiques. Selon le responsable du centre, ces dépenses sont essentiellement couvertes par les recettes générées par les activités touristiques de la réserve ainsi que par un financement renouvelé annuellement par des partenaires étrangers. La conservation apparaît ainsi comme un investissement permanent, bien au-delà des opérations spectaculaires de lutte contre le trafic.

Photo : L’entrée de la Réserve Reniala où il y a le Lemur Rescue Center.

La véritable victoire commence après les saisies

Les opérations policières contre les trafiquants offrent des images fortes : arrestations, cages ouvertes, animaux rapatriés. Pourtant, la visite de la Réserve Reniala rappelle que le travail le plus difficile commence une fois les caméras parties. Il faut soigner, observer, rééduquer, attendre. Attendre que les blessures disparaissent, attendre que les comportements sauvages réapparaissent et attendre que les scientifiques identifient un habitat capable d’accueillir durablement les animaux.

Dans un pays où près de 98 % des espèces de lémuriens sont aujourd’hui menacées d’extinction, cette patience est devenue une stratégie de conservation à part entière. À Mangily, derrière les volières du Lemur Rescue Center, le combat ne consiste pas seulement à sauver quinze lémuriens revenus de Thaïlande. Il consiste à rendre à Madagascar une infime partie de ce que le trafic international lui enlève chaque année : un patrimoine vivant, irremplaçable, dont la survie dépend désormais autant de la protection des forêts que de la capacité des hommes à réparer les dégâts qu’ils ont eux-mêmes causés.

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