Tsitakakantsa, le géant d’Andombiry face à ses dernières saisons

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Dans la forêt d’Andombiry, au sud-ouest de Madagascar, un baobab exceptionnel montre des signes de dépérissement avancé. Son histoire, sa structure et les questions que pose son avenir rappellent que la conservation ne consiste pas seulement à protéger des espèces, mais aussi à comprendre les arbres qui leur donnent une forme particulière.

« Nianjera ary efa rava ny ilany, loaka ny ao anatiny, efa am-bivotra ny ainy. Raha ny poziny, telo na efa-bolana amin’ny fotoanan’ny orana dia ho potika tanteraka. »

Wilfred Ramahafaly, chercheur et spécialiste de l’environnement, est venu constater l’état du Tsitakakantsa au mois d’août. Ses mots décrivent un arbre déjà très abîmé, dont une partie s’est effondrée et dont le tronc est largement creux. Il évoque aussi la possibilité d’un effondrement pendant la saison des pluies.

Ce témoignage donne une idée de l’inquiétude qui accompagne aujourd’hui le géant d’Andombiry. Mais il faut distinguer ce qui est observé de ce qui reste à établir : les images montrent un dépérissement important, elles ne permettent pas à elles seules de déterminer la cause exacte de la dégradation ni la date de la chute.

Un arbre qui impressionne avant même qu’on connaisse son histoire

Le Tsitakakantsa se trouve dans la région de Morombe, au cœur de la forêt d’Andombiry. Il appartient à l’espèce Adansonia grandidieri, l’un des six baobabs endémiques de Madagascar. Sa circonférence atteint 28,98 mètres, selon les mesures rapportées, pour une hauteur d’environ 25 mètres. Ces dimensions le placent parmi les plus grands baobabs connus de l’île.

Son nom malgache évoque lui aussi cette démesure : il signifie, selon les explications rapportées, que le chant émis d’un côté du tronc ne peut être entendu de l’autre côté. Son âge est généralement estimé à plusieurs siècles, voire autour d’un millier d’années ou davantage. Cette estimation doit toutefois être présentée avec prudence. Les études scientifiques menées sur les grands baobabs d’Andombiry montrent que leur âge peut varier fortement d’un arbre à l’autre. L’un des spécimens étudiés en 2021 a été estimé à environ 900 ans, tandis qu’un autre avait environ 375 ans. Ces résultats montrent qu’un très grand tronc n’est pas nécessairement un arbre millénaire.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que le Tsitakakantsa est devenu un arbre remarquable par ses dimensions, son histoire et sa place dans le paysage d’Andombiry.

Un arbre qui compte pour les communautés

Pour les populations locales, notamment les communautés masikoro, le Tsitakakantsa possède une valeur qui dépasse largement son intérêt botanique. L’arbre est associé à des pratiques spirituelles et à des traditions ancestrales. Des habitants viennent y prier, formuler des vœux et déposer des offrandes destinées aux Razana, les ancêtres. Miel, rhum ou pièces de monnaie peuvent notamment être déposés lors de ces pratiques.

Le baobab est ainsi perçu comme un lien entre le monde des vivants et celui des ancêtres. Cette dimension culturelle est importante pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui. La disparition du Tsitakakantsa ne serait pas seulement la perte d’un arbre exceptionnel. Elle toucherait aussi un lieu de mémoire et un symbole auquel des habitants attachent une valeur spirituelle.

Le chef du village d’Andombiry, Mampiavy, a expliqué que la mort de l’arbre serait une perte importante pour la région. Les habitants cherchent désormais un autre grand baobab qui pourrait tenir un rôle sacré comparable. Pour les communautés, la question n’est donc pas uniquement celle de la survie d’un arbre, mais aussi celle de la continuité d’un patrimoine culturel.

Ce que les recherches révèlent sur les grands baobabs

es études scientifiques menées sur les baobabs d’Andombiry apportent un éclairage important sur leur structure. Les grands Adansonia grandidieri ne sont pas toujours constitués d’un seul tronc plein. Les recherches montrent que certains possèdent plusieurs tiges fusionnées, formant une structure en anneau autour d’une cavité interne. Cette architecture particulière contribue à leur capacité à atteindre des dimensions exceptionnelles.

Cette découverte est importante pour comprendre les images du Tsitakakantsa. Un tronc creux n’est pas automatiquement le signe d’un arbre malade. Chez les grands baobabs, certaines cavités peuvent faire partie de leur architecture naturelle. En revanche, les fissures, les ouvertures, les écoulements et l’évolution de la structure doivent être examinés séparément pour déterminer si l’arbre est en train de dépérir.

C’est là que la science peut aider : non pas en donnant immédiatement une réponse définitive, mais en permettant de distinguer ce qui relève de la structure naturelle du baobab et ce qui pourrait indiquer une dégradation.

Des signes de dépérissement avancé

Les premières inquiétudes récentes ont été rapportées par Wilfred Ramahafaly et Cyrille Cornu, le biogéographe réalisateur, qui suivent le baobab depuis plusieurs années. Les observations rapportées font état d’une partie importante de l’arbre qui s’est effondrée, de fissures profondes, d’un liquide sombre dégageant une forte odeur et de la perte récente d’une branche maîtresse.

Ces éléments sont préoccupants. Mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer l’état complet des tissus internes ni de prévoir avec précision la date d’un effondrement.

Des estimations rapportées évoquent une disparition possible dans les deux à trois prochaines années. D’autres témoignages locaux parlent d’un risque beaucoup plus proche, notamment pendant la saison des pluies. Ces échéances ne sont pas équivalentes et doivent être présentées comme des estimations, non comme des certitudes.

Ce que l’on sait, et ce qui reste à comprendre

La dégradation du Tsitakakantsa pourrait être liée à plusieurs facteurs. Le premier est son âge. Après plusieurs siècles d’existence, les tissus d’un arbre peuvent devenir plus fragiles et sa capacité à réparer certaines blessures peut diminuer. Mais l’âge seul ne permet pas d’expliquer un dépérissement aussi important.

Cyrille Cornu a également proposé une hypothèse liée aux pluies exceptionnelles de la tempête tropicale Jude, en mars 2025. Selon cette explication, de l’eau aurait pu pénétrer dans l’ouverture située au sommet du baobab et rester piégée à l’intérieur du tronc. Cette humidité prolongée aurait favorisé la dégradation des tissus internes. Cette hypothèse est cohérente avec les observations de liquide sombre et d’odeur de décomposition.

Le changement climatique constitue un autre facteur à prendre en compte. Les recherches récentes sur les baobabs malgaches montrent que leur histoire évolutive et leur répartition sont liées à des changements environnementaux anciens. Elles soulignent aussi la nécessité d’accorder une attention particulière à la conservation de Adansonia grandidieri.

Cela ne signifie pas que le changement climatique est nécessairement la cause directe de la mort du Tsitakakantsa. Il peut toutefois modifier les conditions dans lesquelles les arbres vivent, notamment la disponibilité de l’eau et la fréquence des événements climatiques extrêmes.

Pour comprendre ce qui arrive au géant d’Andombiry, il faudrait donc distinguer les effets de son vieillissement, les conséquences possibles des événements climatiques récents et les autres facteurs de dégradation.

Une perte qui dépasse l’arbre

La disparition du Tsitakakantsa aurait des conséquences à plusieurs niveaux.

Sur le plan culturel, elle représenterait la perte d’un lieu associé aux pratiques spirituelles et aux traditions locales.

Sur le plan touristique, elle pourrait affecter l’attractivité de la forêt d’Andombiry, qui accueille des voyageurs, des photographes et des chercheurs. Dans une région où l’écotourisme fait vivre des guides, des pisteurs, des chauffeurs et des hébergeurs, cette dimension économique compte également.

Sur le plan écologique, le baobab fait partie d’un ensemble de relations avec son environnement. Ses fleurs, ses fruits, ses branches et ses cavités peuvent servir de ressources ou d’abris à différentes espèces animales.

Il faut toutefois éviter de présenter sa disparition comme celle de tout un écosystème. La forêt d’Andombiry continuera d’exister, mais elle perdra un arbre exceptionnel et les fonctions particulières qu’il remplissait dans son environnement.

Préserver ce qui peut encore l’être

Même si l’effondrement du Tsitakakantsa semble difficile à éviter, plusieurs actions restent possibles.

La première consiste à documenter précisément son état : photographies, mesures, évolution des fissures, suivi des branches et observation des changements au fil des saisons. Ces informations pourraient être utiles pour mieux comprendre le dépérissement des très vieux baobabs.

La collecte de graines pourrait également constituer une priorité, à condition qu’elle soit réalisée dans le respect des règles de conservation et en lien avec les chercheurs et les communautés locales. Adansonia grandidieri est une espèce classée « En danger » sur la Liste rouge de l’UICN, et sa conservation ne peut pas se limiter à quelques arbres emblématiques.

Les travaux scientifiques sur la dispersion des graines de A. grandidieri montrent aussi l’importance de comprendre comment l’espèce se régénère et comment ses graines se déplacent dans son environnement.

Dans le cas du Tsitakakantsa, cela signifie notamment préserver ses graines, transmettre son histoire et protéger les autres baobabs de la forêt d’Andombiry.

Ce que le Tsitakakantsa nous laisse

Le Tsitakakantsa a peut-être vécu près d’un millier d’années. Il a traversé des générations humaines, des saisons et des transformations du paysage. Aujourd’hui, son état rappelle une réalité souvent oubliée : même les arbres les plus impressionnants ne sont pas éternels.

Mais sa disparition ne devrait pas être considérée comme une fin sans conséquence. Elle peut aussi devenir un point de départ pour mieux comprendre les baobabs, leur fragilité et les conditions nécessaires à leur conservation.

Le Tsitakakantsa ne pourra peut-être pas être sauvé. Mais son histoire, ses graines et les connaissances qu’il a contribué à préserver peuvent encore servir à protéger les autres géants de Madagascar.

Bibliographie

1. Patrut, A. et al. (2015). AMS radiocarbon dating of very large Grandidier’s baobabs (Adansonia grandidieri). Nuclear Instruments and ethods in Physics Research Section B, 361, 591–598. DOI : 10.1016/j.nimb.2015.04.044 . Étude sur l’âge et la structure de grands baobabs de Madagascar, dont Tsitakakoike et le « Pregnant baobab ».

2. Patrut, A. et al. (2021). Investigation of the Architecture and Age of Superlative Adansonia grandidieri from Andombiry Forest, Madagascar. Forests, 12(9), 1258. DOI : 10.3390/f12091258 . Étude sur l’architecture et l’âge de grands baobabs d’Andombiry.

3. Patrut, A. et al. (2023). Radiocarbon dating of the very large Egg baobab from the Andombiry Forest, Madagascar. Studia Universitatis Babeș-Bolyai Chemia, 68(3), 141–151. DOI : 10.24193/subbchem.2023.3.09 . Étude sur un autre grand Adansonia grandidieri d’Andombiry.

4. Andriantsaralaza, S. & Razafindratsima, O. H. (2024). Seed dispersal of Madagascar’s iconic baobab species, Adansonia grandidieri. Biotropica. DOI : 10.1111/btp.13373 . Étude sur la dispersion des graines et la régénération de l’espèce.

5. Lautenschläger, T. et al. (2024). The rise of baobab trees in Madagascar. Nature. DOI : 10.1038/s41586-024-07447-4 . Étude génomique et écologique sur l’histoire évolutive des baobabs malgaches et leurs enjeux de conservation.

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