
Note de la rédaction
Cette analyse décrypte les stratégies de communication employées dans le discours présidentiel du 3 octobre 2025. Nous avons visionné ce discours plusieurs fois, crayon en main, pour comprendre ce qu’il dit vraiment — au-delà des mots prononcés. Ceci est une analyse rhétorique et politique faite avec l’aide d’un spécialiste en communication politique
Source : Discours présidentiel diffusé le 3 octobre 2025 sur Facebook
Quand l’eau et l’électricité manquent, la parole coule
Imaginez : vous n’avez pas eu d’eau courante normale depuis des jours. L’électricité joue à cache-cache avec votre quotidien. Vous êtes jeune, connecté, et vous en avez marre. Depuis le 25 septembre, c’est exactement ce qui pousse des Malgaches, surtout des jeunes de la « Gen Z », à descendre dans la rue en brandissant leur pancarte « leo delestazy sy rano tapaka ».
Le 3 octobre, le président prend la parole mais pas comme à son habitude. Pas à la télévision, pas lors d’une conférence de presse — non, sur sa page Facebook. Et c’est là que ça devient intéressant.
Tentative d’assassinat, coup d’État et robots : quand le discours bascule dans le thriller
Dès les premières minutes, Andry Rajoelina ne se contente pas d’évoquer des manifestations. Il déroule un scénario qui ressemble à un film d’action : tentative d’assassinat contre sa personne, complot de coup d’État orchestré après sa réunion avec l’ONU, manipulation de la jeunesse par des agences payées pour prendre le pouvoir.
Les mots exacts : « Misy nifofo ny aiko » (on a voulu attenter à ma vie), « norahonana aho » (on m’a menacé), « coup d’état no noeritreretina » (un coup d’État était prévu), « natao izay tsy hiverinako intsony teto » (on a tout fait pour que je ne revienne pas).
Le président affirme avoir été ciblé dans un aéroport, avoir déjoué des plans pour le tenir éloigné du pays, avoir été la cible de menaces directes. Il accuse l’opposition et certains « mpanao politika » (hommes politiques) d’avoir manigancé pour le renverser.
Et au milieu de tout ça, les robots. Selon ses mots : « ny robots no mandefa message sy mandemy ny sain’ny tanora » (ce sont les robots qui envoient des messages et manipulent les jeunes).
Un récit de complot
Le tableau dressé est celui d’une conspiration à plusieurs étages :
- Des agences qui financent la prise de pouvoir
- Des politiciens de l’opposition qui orchestrent
- Des robots sur les réseaux sociaux qui manipulent
- Des menaces physiques contre le président
- Des tentatives de chaos organisé dans le pays
- Des manifestants infiltrés par des éléments armés
Aucun nom précis. Aucune preuve présentée. Aucune agence identifiée. Mais un récit dramatique où le président est à la fois victime d’un complot international et héros qui déjoue les pièges.
L’avertissement à la jeunesse et aux artistes : « Sao diso tanjona, sao diso fahavalo »
Un passage révélateur : le président s’adresse aux artistes et à la jeunesse en leur disant qu’ils se trompent peut-être de cible et d’ennemi. Et aussi que ces derniers doivent faire attention lors de leur manifestation sur l’existence parmi eux des milices qui portent des armes.
C’est une double stratégie :
- Infantiliser les manifestants ? vous ne savez pas ce que vous faites, vous êtes manipulés
- Les criminaliser ? parmi vous se cachent des gens armés, des dangereux
La question : Si des milliers de jeunes manifestent partout dans les grandes villes du pays parce qu’ils n’ont pas d’eau chez eux, ont-ils vraiment besoin d’être « manipulés » par des robots, payés par des agences, dirigés par l’opposition, pour être en colère ?
Une rhétorique qui évite l’essentiel
En transformant une contestation sociale (pas d’eau, pas d’électricité) en complot politique international avec tentative d’assassinat, le discours change complètement de registre.
On ne parle plus de robinets secs. On parle de survie présidentielle. On ne parle plus de gestion des services publics. On parle de coup d’État déjoué. On ne parle plus de revendications citoyennes. On parle de manipulation étrangère.
Ca détourne l’attention, ça crée un sentiment d’urgence nationale, ça transforme le président en victime courageuse. Et surtout, ça évite de répondre aux vraies questions.
Question 1 : Pourquoi l’État a-t-il attendu ce moment de crise pour annoncer qu’il avait déjà prévu des solutions à ces problèmes ?
Question 2 : En 2018, lors de sa campagne électorale, le président promettait déjà de résoudre la question de l’eau et de l’électricité. Sept ans plus tard, pourquoi les problèmes persistent-ils ?
Question 3 : Le président a lui-même annoncé que des équipements importants pour la JIRAMA étaient arrivés au port de Toamasina il y a deux ans. Pourquoi ces équipement restent au port et n’ont-pas été installés ?
Limogeage d’un ministre et dissolution du gouvernement
Face à la grogne, la réponse présidentielle est rapide : le ministre de l’Énergie est limogé. Puis, quelques jours plus tard, c’est tout le gouvernement qui saute, y compris le Premier ministre qui était là depuis 2018.
C’est spectaculaire, c’est visible, ça fait du bruit. Mais est-ce que ça résout le problème ?
Pensez-y : si votre maison n’a pas d’eau parce que les canalisations sont vieilles, que les investissements n’ont pas été faits, que la gestion a été catastrophique pendant des années… changer le nom du responsable change-t-il quelque chose à l’état des tuyaux ?
Le discours évoque vaguement « la corruption » « l’incompétence » et « l’injustice », mais sans jamais préciser : quelle corruption exactement ? Dans quel secteur ? Avec quelles solutions concrètes ? Quel calendrier ? Quels contrôles pour que ça ne recommence pas ?
L’effet boomerang : Tous ces ministres, tous ces responsables supposément corrompus… qui les a nommés, au fait ? N’a-t-il pas le pouvoir de les contrôler ?
Reconnaissance de ses erreurs et justification
Il y a un moment fascinant dans ce discours : le président oscille entre deux personnages complètement différents.
D’un côté, il y a le leader fort : « Depuis 2018, regardez tout ce que j’ai fait : des infrastructures importantes. Je suis l’homme des solutions. Je contrôle la situation. » De l’autre, il y a l’homme contrit : « Je sais, il y a de la corruption. Je sais, c’est injuste. Je comprends votre colère. » Il est simultanément le héros qui sauve le pays et la victime accablée par les circonstances. Il reconnaît les problèmes tout en s’en distanciant.
Mais ça crée aussi un malaise : si vous êtes au pouvoir depuis si longtemps, si vous avez nommé tous ces gens, si vous avez pris toutes ces décisions… à quel moment devenez-vous responsable de l’état du pays ?
Le paradoxe du sacrifice
Le discours prend par moments des accents quasi mystiques. Le président affirme avoir tout fait « pour pouvoir revenir au pays parce que j’aime les Malgaches et je ne veux pas les laisser seuls » (« nanao ny fomba rehetra hodiana an-tanindrazana satria tiako ny Malagasy ary tsy hamela anareo ho irery aho »).
On y parle de sacrifice personnel, de menaces surmontées, de mission qui continue malgré les dangers. Cette construction narrative transforme la gouvernance en épopée personnelle : le leader qui risque sa vie pour son peuple, qui déjoue les complots, qui refuse d’abandonner malgré les menaces.
Mais il y a quelque chose de troublant dans ce récit du sacrifice. Le président dit : « on a tout fait pour que je ne revienne pas », « on a voulu attenter à ma vie », « j’ai été menacé ».
Si c’est vrai, pourquoi ne pas :
- Intenter le ou les coupables en justice ?
- Demander une enquête nationale ou internationale ?
- Nommer les responsables présumés ?
Si c’est si grave, pourquoi rester dans le flou ? Si vous savez qu’on a voulu vous tuer, vous connaissez forcément des détails, des lieux, des moments. Pourquoi ne pas arrêter le ou les coupables ? Cette rhétorique du sacrifice et du danger permanent contraste avec l’absence de suites judiciaires concrètes. C’est un récit qui ne se traduit jamais en actions légales vérifiables.
Facebook : de la conversation à la forteresse
Un détail révélateur : la page Facebook présidentielle a fermé complètement ses commentaires. Avant, les commentaires critiques étaient supprimés. Maintenant, plus de commentaires du tout.
C’est un aveu involontaire : quand votre principale plateforme de communication avec les citoyens devient une source de critiques incontrôlables, la solution est de couper le canal. Plus de dialogue, juste un monologue. Dans un pays où Facebook est souvent le principal moyen d’accès à l’information, cette fermeture dit quelque chose : le pouvoir ne veut plus entendre. Il veut seulement être entendu.
Ce que ce discours révèle
Au-delà des accusations, ce discours dit quelque chose d’important sur l’état du pouvoir.
Quand tout devient complot
Transformez n’importe quelle contestation en complot, et vous n’avez plus jamais à vous remettre en question. Les gens sont en colère ? Ce ne sont pas eux, ils sont manipulés. Ils manifestent ? Ce sont des robots qui les dirigent. L’opposition critique ? C’est qu’elle prépare un coup d’État.
Cette grille de lecture lui exonère de toute responsabilité. Ce n’est vraiment sa gouvernance qui pose problème, c’est toujours une force extérieure qui l’attaque. Le problème, c’est que cette logique n’a pas de fin. Si tout est complot, alors il n’y a plus de citoyens légitimement mécontents. Il n’y a plus que des ennemis et des manipulés.
Les questions qui restent sans réponse
Ces questions terre-à-terre restent sans réponse :
- Quand l’eau sera-t-elle rétablie ?
- Quel est le plan technique pour l’électricité ?
- Quel budget précis pour les infrastructures ?
- Quels mécanismes de transparence et de contrôle ?
- Comment s’assurer que le nouveau gouvernement fera mieux ?
- Pourquoi les gendarmes ont-ils fait usage d’une force disproportionnée et d’une répression excessive ?
Une jeunesse qui ne joue plus le jeu
Ce qui frappe dans cette crise, c’est peut-être la nouveauté de la contestation. Cette « Gen Z » qui manifeste n’est pas née dans l’opposition politique traditionnelle. Elle est née avec un smartphone dans la main, habituée à l’information en temps réel, allergique aux discours creux.
Quand le président parle de robots et de manipulation, cette jeunesse lit des tweets, partage des vidéos, compare des informations. Elle constate : pas d’eau. Elle demande : pourquoi ? Elle reçoit : un discours sur les complots étrangers.
Alors, on fait quoi maintenant ?
Le gouvernement a été dissous. C’est un geste fort. Mais est-ce que ça change la donne ?
La question n’est pas de savoir si le président est sincère dans ses regrets ou habile dans sa rhétorique. La question est simple : est-ce que les Malgaches vont avoir de l’eau et de l’électricité ? Tout le reste — les complots, les sacrifices, les missions providentielles — c’est du bruit. Du bruit qui peut divertir, qui peut impressionner, qui peut même convaincre pendant un temps.
Ce que cette crise nous apprend
Ce discours du 3 octobre restera comme un moment charnière. Pas forcément parce qu’il était particulièrement bon ou mauvais, mais parce qu’il a révélé un fossé.
D’un côté, un pouvoir qui utilise les recettes classiques de la communication de crise : externaliser les problèmes, dramatiser la menace, se poser en sauveur, promettre du changement.
De l’autre, une population qui a dépassé le stade des grands discours. Ce qu’elle demande est simple :
- Que les choses fonctionnent
- Qu’on arrête avec la corruption à tous les niveaux
- Qu’on fasse des choix entre priorités et urgences
- Qu’on les laisse exprimer leurs préoccupations
Et c’est justement là que le bât blesse. Comment justifier un téléphérique à 150 millions de dollars quand les robinets sont secs et les coupures de courant frappent à tout moment de la journée ? Comment parler de grands projets quand les services de base ne sont pas assurés ?
La question n’est pas de savoir si un téléphérique est utile ou non. La question est : dans quel ordre fait-on les choses ? Est-ce qu’on commence par l’eau courante ou par le transport aérien ? Par l’électricité stable ou par les infrastructures touristiques ?
Le message de la jeunesse dans la rue est clair : on veut d’abord pouvoir se laver, étudier avec de la lumière, conserver la nourriture au frais, travailler sans coupure intempestive. Les projets de prestige peuvent attendre. Entre un pouvoir qui parle de robots et de complots, et une population qui parle de robinets et d’ampoules, un malentendu. Et c’est ce malentendu qui pourrait bien définir les prochains mois de la vie politique malgache.

