
Manakara – 17 décembre 2025.
Un drame s’est produit dans le fokontany de Sahakevo–Sahasinaka, dans le district de Manakara. Une femme a perdu la vie à l’issue d’une épreuve de tangena par immersion, imposée par la population locale, dans un contexte d’accusations de sorcellerie. Les faits, filmés du début à la fin, suscitent une vive indignation et relancent le débat sur la persistance de la justice populaire à Madagascar.
Selon les informations recueillies, un couple, connu dans le village comme mpitondra tranobe (Ampanjaka), aurait été accusé d’être à l’origine de la mort d’une personne par des pratiques supposées de sorcellerie. Des accusations que les deux époux auraient niées. Après délibération, la population avait initialement décidé de les chasser du village. Une décision à laquelle le couple s’est opposé, affirmant que toute leur vie, leurs biens et leurs moyens de subsistance se trouvaient dans cette localité, rendant un départ impossible.
Le recours à l’épreuve du tangena
Face à ce refus, la population a pris une décision: soumettre le couple à une épreuve de tangena, le 17 décembre 2025, dans le fokontany voisin de Sahavoatsilagna–Sahasinaka.
Contrairement à la forme classique consistant à faire ingérer une substance issue du tangena, l’épreuve choisie fut celle de la traversée d’une rivière à la nage, comme en témoigne la vidéo. Le couple a été contraint de franchir une étendue d’eau large d’environ 95 mètres et profonde de 6 mètres, en effectuant trois allers-retours, soit six traversées au total, selon les explications de la personne ayant diffusé la vidéo. La femme avait clairement déclaré ne pas savoir nager ; malgré cela, elle a été forcée de se jeter à l’eau.
Une mort sous les cris et les moqueries
D’après la vidéo disponible, lorsque la victime a commencé à montrer des signes de détresse en pleine eau, son mari a tenté de lui porter secours. Une tentative immédiatement empêchée par la foule, qui aurait hué, crié et interdit toute intervention.
La femme est finalement morte à peu près trois mètres de la berge, sous les regards d’une foule dont certains membres applaudissaient ou exprimaient ouvertement leur souhait de voir le couple mourir. Après son décès, son corps aurait été « traîné et maltraité », rapporte Delphin connu sous le pseudo Mpanoratra Rafaravodilanitra, président d’une association Antemoro. Le mari, lui, a survécu.
Pour de nombreux observateurs, dont l’auteur des images, « il ne s’agit ni d’un accident ni d’un simple excès communautaire, mais bien d’un homicide volontaire, voire d’un meurtre prémédité. Forcer une personne incapable de nager à traverser une rivière profonde revient, selon eux, à une mise à mort délibérée. »
La Constitution malgache est pourtant claire, la torture est interdite (article 8), la justice populaire illégale. (articles 9 et 10).
Le tangena : tradition ou dérive ?
Les défenseurs de la culture Antemoro tiennent à faire une distinction essentielle : le tangena en tant que tradition n’est pas intrinsèquement mauvais. Historiquement, il s’agit d’une pratique ancestrale destinée à établir la vérité dans un cadre rituel précis.
Cependant, le tangena par immersion n’est traditionnellement réservé qu’aux personnes sachant nager. L’imposer à une personne vulnérable constitue une dénaturation de la coutume, transformant un rituel en instrument de mise à mort.
Déjà en 1822, le roi Radama I avait interdit les jugements par tangena, conscient des dérives possibles, des manipulations et des règlements de compte déguisés. Plus tard, l’interdiction fut renforcée sous Radama II en 1863.
Face à ce drame, des voix s’élèvent pour demander : l’arrestation et la poursuite judiciaire des responsables, et une prise de position ferme de l’État, afin de prouver que Madagascar reste un État de droit, où aucune croyance ne peut justifier la mort d’un être humain. Au-delà de la tradition, ce fait rappelle que la vie humaine est plus importante que la coutume. Il faut laisser la justice faire son travail plutôt que de vouloir se rendre justice soi-même.

