
Construite et achevée en juillet 2018, la nouvelle gare routière Fisandratana (Ambohimanambola) devait être « la » solution pour organiser le trafic interurbain sortant d’Antananarivo — notamment les lignes RN7 (vers le Sud) et RN2 (vers la côte Est). Presque huit ans après la fin des travaux, l’imposante infrastructure reste en grande partie inutilisée et commence à se dégrader.

Un équipement complet… délaissé
La gare a été livrée dotée d’une surface bâtie d’environ 4 500 m², avec 110 boxes, six guichets dédiés aux lignes régionales et plus de 250 places de parking pour l’embarquement et le débarquement. Le projet a été présenté comme une gare « presque aéroportuaire » : vidéosurveillance, poste de gendarmerie, consignes à bagages et espaces de contrôle figuraient au cahier des charges.
Combien a-t-elle coûté ? des chiffres qui varient. Le montant avancé pour l’investissement diffère selon les sources : certains médias et communiqués évoquent environ 10 milliards d’ariary, tandis que d’autres publications mentionnent un montant proche de 12 milliards d’ariary. Quoi qu’il en soit, il s’agit de centaines de millions d’ariary de fonds publics et d’engagements privés mobilisés pour une infrastructure qui n’a pas encore rendu le service attendu.
La gare est le fruit d’un montage public-privé — la presse mentionne la participation de Jovena (filiale du groupe Axian) comme investisseur/partenaire, avec une concession annoncée. Le but officiel : transférer les coopératives qui opèrent depuis des stationnements informels (notamment Fasan’ny Karana, Ampasampito) vers une infrastructure moderne afin de sécuriser les passagers, fluidifier le trafic et organiser les départs/arrivées pour les liaisons nationales.

Pourquoi la gare Fisandratana n’est-elle pas utilisée ?
Plusieurs explications se superposent :
- Refus des transporteurs. les représentants et coopératives basés à la gare Fasan’ny Karana ont à plusieurs reprises refusé le transfert vers Fisandratana. Ils dénoncent l’éloignement du site par rapport au centre-ville et estiment que leurs préoccupations (coûts, clientèle, accès) n’ont pas été prises en compte ; beaucoup demandent plutôt la réhabilitation et la mise aux normes du Fasan’ny Karana. Ces oppositions ont été documentées dès 2019–2021 et expliquent en grande partie l’inoccupation de Fisandratana.
- Procédures administratives incomplètes : à plusieurs reprises, ministres et responsables ont évoqué l’ouverture « imminente », mais des études environnementales, des procédures de transfert des coopératives et le cadrage réglementaire ont retardé la mise en exploitation.
- Questions de gouvernance et d’acceptation locale : conflits internes au sein des comités de gestion des gares existantes et désaccords avec l’État ont freiné une transition harmonieuse.

Pendant ce temps, Fasan’ny Karana tient bon — malgré son état
Alors que la modernité lui tend les bras, le mythique stationnement d’Anosizato, plus connu sous le nom de Fasan’ny Karana, continue d’imposer son rythme effréné. Malgré sa saturation et un environnement souvent chaotique marqué par la poussière ou la boue, suivant la saison, et l’effervescence des rabatteurs, ce site historique d’Anosizato impose sa loi. Bien plus qu’un simple stationnement, c’est un écosystème vital où s’entremêlent chauffeurs, coopératives et petits commerces informels. » On ne vient pas au Fasan’ny Karana par plaisir, on y vient par nécessité« , avoue quelques passagers. « Le tarif la-bas est moins cher que celui proposé par les coopératives formelles« , souligne certains autres passagers.
Face à l’habitude, la nouvelle gare Fisandratana à Ambohimanambola peine à s’imposer. Bien que moderne et organisée, cette structure récente reste délaissée par les usagers et les transporteurs. Ce contraste saisissant entre un bâtiment neuf resté vide et un terrain historique surchargé illustre la difficulté de moderniser le secteur : le poids des habitudes et la proximité géographique de Fasan’ny Karana pour les quartiers Sud semblent l’emporter sur le confort des infrastructures neuves.
L’avenir de ce nœud de transport reste pourtant en suspens. Si les autorités aspirent à un transfert définitif pour désengorger la capitale et améliorer l’hygiène, la résistance sociale et économique est forte. Entre la promesse d’une modernité ordonnée à Fisandratana et la réalité organique de Fasan’ny Karana, le cœur du transport malgache continue de battre là où la survie quotidienne et la tradition du voyage se rencontrent.

Quand l’habitude l’emporte sur l’organisation
Lors de l’ouverture la ligne ferroviaire Ambohimanambola – Soarano le lundi 15 décembre 2025, le maire de la commune d’Ambohimangakely est monté au créneau. Face à l’état de dégradation progressive de l’infrastructure, l’édile a interpellé le ministre des Transports et de la Météorologie ainsi que son équipe, leur rappelant que la gare routière Fisandratana est bel et bien disponible, achevée depuis plusieurs années, mais laissée sans exploitation. Selon lui, laisser cette infrastructure se détériorer sans décision claire constitue un gaspillage manifeste d’investissements publics, alors même que les problèmes d’insalubrité et de saturation persistent dans les gares informelles comme Fasan’ny Karana. Un rappel qui remet au centre du débat la responsabilité de l’État quant à l’avenir de cette gare fantôme.
Pas plus tard qu’hier, le président du comité de gestion de la gare routière de Fasan’ny Karana, Naina Andrianarison a répondu à cette information relayée par plusieurs pages Facebook, rejetant ainsi toute idée de transfert vers la gare Fisandratana. Ce dernier soutient que les coopératives assument déjà l’entretien et l’aménagement du site fasan’ny karana, « il soutient l’usage de la nouvelle gare pour d’autres départs ».
Le Fasan’ny Karana survivra-t-il à la pression urbaine ? Si les autorités poussent pour un transfert définitif afin d’assainir la capitale, la réalité du terrain impose sa propre loi. Pour l’heure, la « gare du Sud » continue de dicter sa loi, prouvant que dans la Grande Île, la tradition du voyage l’emporte encore souvent sur la rigueur des infrastructures nouvelles.
Sources clés (sélection)
L’Express — « La gare routière Fisandratana se dégrade avant sa mise en service » (déc. 2025).
Moov.mg — « La gare routière Fisandratana achevée » (coût ≈ 12 milliards Ar).
Midi-Madagasikara — reportage sur la gare, le partenariat Jovena / coût ≈ 10 milliards Ar et l’ouverture annoncée (2018).
Midi-Madagasikara — « Gare routière Amoron’Akona : les transporteurs refusent de déménager » (août 2021).

